La sémantique des Brigands

Petit papa t’escofiera ou escoffiera : adaptation de l’occitan escofir (« défaire ») attesté depuis avant 1391, d’un latin vulgaire exconficere (« détruire, déconfire »), dérivé du latin conficere (« achever »). Ainsi, petit papa t’escofiera veut dire petit papa te détruira.

Dignus est intrare : formule latine employée par Molière dans le Malade Imaginaire : « Il est digne d’entrer » et dont on se sert par plaisanterie pour admettre quelqu’un dans une corporation (« in nostro docto corpore »). C’est ainsi qu’Argan est intronisé médecin à la fin de la pièce, grâce à sa profonde compréhension de soins : clysterium donare, postea seignare, ensuitta purgare. La prononciation française du latin, enseignée en France depuis la Renaissance jusqu’au milieu du XXe siècle, donne « dig-nuss esst in (comme le chiffre un)-tra-ré. ».

Facitote caritatem, date panem : latin quelque peu fantaisiste, signifiant normalement « faites la charité, donnez du pain ». Il s’agit d’un emprunt à Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris (1831) : « c’était un aveugle […] qui […] lui nasilla avec un accent hongrois : facitote caritatem ! A la bonne heure, dit Pierre Gringoire, en voilà un enfin qui parle un langage chrétien. »

C’est moi qui trempe la soupe : la soupe était autrefois une tranche de pain que l’on trempait dans le bouillon. D’où les expressions « tremper la soupe » pour signifier que l’on commence le repas, et « trempé comme une soupe » pour signifier que l’on est complètement mouillé. Avec le temps, la soupe a désigné le liquide lui-même. On peut comprendre que Pietro, Fragoletto et Falsacappa s’imaginent en aubergistes qui détroussent leurs clients après les avoir occis : en utilisant le vocabulaire de la cuisine, leurs intentions pourtant imagées sont claires : « c’est moi que je larde, et moi qui découpe, et c’est moi qui trempe la soupe ». Ce n’est pas sans rappeler la fameuse affaire de l’Auberge Rouge, à Lanarce en Ardèche où plus de cinquante voyageurs ont été occis et détroussés entre 1805 et 1830 (voir le film de Claude Autant-Lara avec Fernandel – 1951).

Morgue : attitude hautaine et fière. La compréhension de ce mot semble être une fonction croissante de l’âge. C’est aussi un lieu où on expose les cadavres en attendant leur identification.

Manger la grenouille, chanter pouilles : on donnait autrefois le nom de grenouille à une tirelire qui avait cette forme, avant le cochon. Par extension, c’est devenu l’argent déposé à l’intérieur, puis le fonds de réserve d’une association. Manger (bouffer) la grenouille c’est dépenser tout l’argent mis de côté par mauvaise gestion ou vol. Un pou autrefois se disait pouil, (cf. les mots pouilleux et épouiller). Traiter de pouilleux était une insulte grave, de porteur de poux et contagieux. Aujourd’hui c’est un mot péjoratif qui désigne un misérable. Dire ou chanter pouilles à quelqu’un c’est l’insulter.

Vient-il de Castille ou de la Courtille ? : la fausse ambassade de Grenade composée de brigands mal habillés laisse sceptique la cour de Mantoue. Elle est supposée luxueuse mais paraît pourtant misérable. On croit plutôt voir arriver un bal public, comme il s’en donnait à la Courtille, un endroit de Paris près de Belleville où l’on trouvait de nombreuses guinguettes. On y buvait moins cher car située au-delà de l’octroi, et on y dansait des quadrilles réputés. Le matin du mercredi des Cendres, après une nuit de fête, une grande parade populaire et déguenillée, « la descente de la Courtille », allait vers le centre-ville, dans les vapeurs alcoolisées. En 1860, l’octroi a reculé, la Courtille a perdu son intérêt puis a rapidement été abandonnée. Quant à la Castille, elle est là pour la rime car Grenade est en Andalousie. Et dire qu’on a nommés les auteurs à l’Académie Française !

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